Les Hommes Fleurs
Voir mieux : L'Espace entre le Souvenir et le Réel Je n'ai pas cherché une vérité.
J'ai cherché un point de rupture.
Et je l'ai trouvé.
Sur l’île de Siberut, au large de Sumatra en Indonésie, le peuple Mentawai ne se contente pas de vivre en forêt ; il l’habite par une esthétique de la relation. À travers une pratique millénaire du tatouage et une parure florale quotidienne, ces femmes et ces hommes cultivent une harmonie, le Soulsuk : ce qui lie l’humain aux esprits de la forêt primaire.
Au départ, j’y étais allé pour explorer un nouvel environnement. Je venais chercher la verticalité de la forêt, après avoir passé huit années sur des cailloux aux horizons plats en mer de Flores. Je cherchais le silence pour ressentir la forêt primaire aux côtés d'un peuple dont j'entendais parler depuis des années : les Hommes-Fleurs. Je parlais leur langue, mais je venais confronter nos solitudes, nos réalités. Car si l’Occident traite leurs rites d'archaïsme, les Mentawai perçoivent nos certitudes comme une hérésie. Entre ces deux mondes, il n'y a pas de compromis, seulement le désir de trouver la meilleure façon de se tenir droit sur la terre.
La première fois que j’y suis allé c’était en 2023, je partageais le quotidien d'Aman Sasali, un sikerei. Le sikerei est celui qui, par sa connaissance des plantes médicinales et sa capacité à communiquer avec les esprits, pratique la médecine traditionnelle. Mes premières images cherchaient l'harmonie : la peau qui se transforme en un parchemin, un homme qui s'enfonce dans le mur vert de la jungle, non pas pour s'y perdre, mais pour s'y dissoudre. C'était le temps de l'observation, des rituels, une tentative de saisir le Soulsuk. À la fin du séjour, j’ai accepté que la jungle s’écrive sur mon dos, à coup d’épine et de charbon.
Je suis revenu fin 2024 pour poursuivre le travail, approfondir les prises de vue.
Mais Aman Sasali était parti loin dans la jungle pour une longue cérémonie et à cause des pluies et de la rivière qu’on ne pouvait plus traverser, j’ai dû changer de plan.
Alors je suis allé chez Aman Lepon et son frère Aman Goddaï, un autre clan de Sikerei.
Et là, tout a changé.
Après une dizaine de jours, le monde a cessé de se tenir droit. En un éclat de violence, les deux frères tuent deux autres chamans à coup de machette. Ils avaient coupé des arbres sur leur territoire sans avoir demandé leur permission. Pour éviter d’être pris dans les représailles, c’est la fuite dans l'obscurité, l'exfiltration militaire, le souffle coupé par l'horreur, mes codes de perception brisés. Ce n'était plus un événement extérieur ; c'était une déformation de ma propre réalité.
Le vertige est arrivé après, lors du développement des pellicules. Devant le visage de cet homme à l'affût, au regard halluciné, j'ai compris que l'objectif avait vu ce que mon œil ignorait. Tout était déjà inscrit. Ces photos, prises avant le massacre, vibrent d'une tension électrique, comme si la lumière portait déjà le stigmate de cette violence à venir.
Aujourd'hui, je ne sais plus si ce que je vois sur ces tirages est la vérité factuelle ou si c'est ma mémoire qui, pour survivre, projette le drame sur chaque ombre. Entre les silhouettes sombres qui se murmurent des secrets dans la pénombre de l'uma, la maison communautaire longiligne du chaman, et le geste brutal de l’acier contre l'écorce, la frontière entre le document et le mythe s'est effacée.
Pour ancrer cette vision, j'utilise le pigment qu’ils fabriquent pour leurs tatouages pour révéler mes images. Le tirage n'est plus une preuve, c'est une empreinte organique, portant les stigmates d’une autre réalité.